Au fil du temps,
Lambchop a continuellement remis son ouvrage sur le
métier, redessinant les frontières de la country au contact de la
soul, du jazz ou du minimalisme. On s’est habitué à l’élégance,
à l’excellence, à la régularité d’une discographie enrichie
tous les deux ans d’un chapitre inédit et neuf. Sans abîmer
l’équilibre musical du groupe,
Mr.
M chamboule
un peu les habitudes. D’abord, il met un terme à un inhabituel
silence de plus de quatre ans. Après la mort de Vic Chesnutt, un
triste jour de Noël 2009, Kurt Wagner a ressorti pinceaux et toiles.
Le trait tourmenté, en noir et blanc, ses portraits habillent ce
onzième album, dédié à l’ami disparu. Ensuite, Lambchop a
modifié en profondeur sa façon de travailler, sur une idée du
producteur Mark Nevers, pour réaliser un véritable album de studio.
Au sens presque cinématographique : les précédents disques du
collectif de Nashville étaient tournés en décors naturels, captant
le groupe quasiment tel qu’il est sur scène ; celui-là use
d’artifices techniques pour accéder à la même vérité. Des
collages discrets, des arrangements de cordes abstraits. Au
premier abord, on n’y voit que du feu mais le génie se cache dans
les détails et Mr.
M est une
merveille, un disque véritablement touché par la grâce.
Comme
toujours, Kurt Wagner donne du temps et de l’espace à ses mélodies
langoureuses, patientes déclarations d’amour. Si les violons, le
piano et une batterie classieuse installent
If
Not I’ll Just Die
dans l’atmosphère feutrée d’un club des années 50, la suite
dévoile plus nettement la magie d’une mise en son stupéfiante.
Fragments de nappes synthétiques, claviers, accidents rythmiques
quasiment imperceptibles dévient légèrement le cours de 2B2,
l’un des plus beaux moments de l’album (“Took
the Christmas lights off the front porch, it felt like February
31st”). La
suite est un mélange de généreuses évidences et de coups d’éclats
permanents (les embardées expérimentales de Gone
Tomorrow, la
tachycardie qui guette Mr.
Met sur fond
de chœurs et cordes, les échos de Brian Eno sur The
Good Life (Is Wasted),
deux instrumentaux somptueux). Une inspiration intarissable, une
belle notion de la liberté, un goût pour les formes en mouvement,
une foi émouvante et inaltérée dans les vertus réparatrices de la
musique, le temps joue décidément en faveur des plus grands.