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Kraftwerk. Ou comment quatre jeunes Allemands ont pu
changer, avec un peu de hasard et beaucoup de réflexion, le cours de l’Histoire.
Tout commence il y a près de quarante ans, dans un pays en reconstruction.
L’immense majorité de la jeunesse allemande souhaite oublier les horreurs du
passé, scandant “Nous voulons être orphelins” lors des manifestations
gauchistes qui secouent l’année 1968. Ralf Hütter et Florian Schneider-Esleben
n’échappent pas à la règle. Les deux chevelus goûtent aux joies de
l’époque : le rock revêche et minimaliste du Velvet Underground, la rage
des Stooges ou les simplicités ensoleillées des Beach Boys leur sont
familières. Mais leur restent exotiques, au sens premier du terme. Ces deux
jeunes gens de bonne famille, qui se sont rencontrés au conservatoire de
Düsseldorf, s’intéressent également à des visionnaires plus ardus :
l’Italien bruitiste Luigi Russolo, l’électro-acoustisme du Français Pierre
Henry et l’avant-gardisme de leur compatriote Stockhausen sont d’autres voies à
prendre en compte. Et ce, afin de créer une neue Volkmusik, une nouvelle
musique populaire. Allemande. Européenne. Les débuts ne sont guère
concluants : au sein d’Organisation et sous la houlette de Conny Plank (le
Martin Hannett d’outre-Rhin), ils signent Tone Float, album perdu dans
la vague krautrock.
Suivront trois Lp’s sous l’entité Kraftwerk, Kraftwerk(1970), Kraftwerk 2 (1972), et le plus polissé Ralf & Florian (1973). Jamais officiellement réédités. En 1974, Kraftwerk prend un beau virage avec Autobahn, longue ode aux autoroutes, invention germanique s’il en est. Entièrement réalisés au Moog, le démarrage caractéristique, et les bruits de trafic sont devenus mythiques. Porté par un single raccourci aux deux-tiers et un refrain wilsonien en diable, l’album est un succès. Le reste de l’œuvre ne diffère que peu des précédents travaux du tandem : quatre titres légers et déconstruits, au sein desquels Komentenmelodie 2 frappe par sa simplicité et son évidence. Autobahn incarne le chaînon manquant entre le Kraftwerk première période, pas encore dénué des improvisations krautrock ni des instruments traditionnels (la flûte, entre autres), et une nouvelle mouture, disciplinée, électronique et férocement conceptuelle. Moins d’un an plus tard, en octobre 1975, Kraftwerk quitte son statut de bonbon acidulé ouest-allemand pour rentrer définitivement dans l’Histoire. Des studios Kling-Klang jaillit Radio-Activity, ou comment une vieille radio des années 30 devient le monolithe noir pour des générations. Sombre, mélancolique et irradiante, l’œuvre s’intéresse au nucléaire, certes, mais aussi à la radio, tout simplement (Antenna). Non sans humour, d’un Geiger Counter qui fit croire à plus d’un auditeur que leur platine déconnait, à un jeu de mot facile (Ohm Sweet Ohm) en intitulé de l’une des plus belles conclusions d’albums qui soient. Au mitan des années 70, tandis que les mouvements anti-nucléaires battent leur plein, Kraftwerk ne prend pas position, mais acte : “It’s in the air, for you and me”.
Une position équivoque qui inspirera les punks en tout genre (souvenez-vous du collectif Bazooka) et qui sied parfaitement à la retenue légendaires des quatre de Düsseldorf, simples travailleurs du son, comme ils aiment à se définir. Glacial, Trans-Europe Express (1977) est une déclaration d’amour aux voix ferrées, un voyage immobile à la découverte de la Mitteleuropa, de Paris, et d’une déshumanisation volontaire (Showroom Dummies). TEE bénéficie d’un son cristallin, d’une épure exemplaire pour une Europe sans fin. Ironie du temps qui passe, il est impossible de réécouter aujourd’hui The Man-Machine (1978) sans penser à la chanson de Philippe Katerine, 78.2008. Kraftwerk évoque, avec l’ambiguité coutumière, une certaine idée du futur et l’alliance entre l’Homme et la Machine. The Robots mêle naïveté apparente (peu de textes, mélodie évidente) et étonnante complexité rythmique qui semble couler de source. Plus loin, on s’enfuit dans les étoiles avec Spacelab, unique échappée stellaire des musiciens à ce jour. Et l’on plonge également dans le passé continental : allusion à l’Allemand Fritz Lang (le village global de Metropolis), et pochette blanche, rouge et noire, inspirée du constructiviste El Lissitzky. Tube implacable, The Model, est la seule chanson du quatuor à évoquer le sort d’une femme. Mais un humain pas trop humain, au physique exceptionnel, payée pour marcher sur commande, et donner une image idéale de l’espèce. Un robot doué de raison, en quelque sorte.
En 1981, Computer World poursuit la réflexion sur la communication entamée avec TEE et (dans une moindre mesure) Autobahn. L’Arpanet était réservé aux militaires américain, l’Internet un vague espoir dans la tête de quelques illuminés, et le Minitel une blague pas encore racontée, mais Kraftwerk imagine les humains communiquant entre eux par écrans interposés, n’omettant ni mélancolie (Computer Love), ni jeu de mots (It’s More Fun To Compute). Avec des moyens modernes et cheap (calculette Casio et Dictée Magique), le quatuor avant-gardiste démontre que les outils sont à portée de chacun. Ne restent que l’imagination et le talent pour s’en servir. D’ailleurs, apparaissent une cohorte de formations synth-pop citant Kraftwerk en parrain (OMD, Depeche Mode). La boucle est bouclée ? Pas tout à fait. La Grande Boucle, la voici. En 1983, est publié un drôle de Ep, Tour De France. Un éloge du cyclisme, parachèvement de la mécanique humaine. De nombreuses légendes, parfois avérées, évoquent un Ralf Hütter délaissant le tour-bus pour rejoindre les salles de concert à vélo. Ce titre, à la mélodie huilée et à la technologie de précision, n’apparait pas sur Techno Pop, alors dénommée Electric Café1986). Un Lp aux contours flous, dénué d’idée motrice ou novatrice, mais aux sons über-travaillés. Citons Boing Boom Tschak, dont la rythmique vocale est un clin d’œil aux human beat boxers du hip hop naissant. Après ce dernier Lp, Kraftwerk ne donnera plus signe de vie, jusqu’en 1991. The Mix, florilège bancal qui évite l’écueil du Greatest Hits (The Model est soigneusement évité), réarrange quelques uns des titres, avec (parfois) plus d’impact et offre Radioactivity avec un message anti-nucléaire très clair – et perd un peu de son mystère. Le résultat, assez vain, s’écoute néanmoins avec un plaisir coupable.
Et Tour De France ? En 2003, le groupe signe Tour de France Soundtracks, périple au long cours qui englobe l’Ep mythique. Rien de déshonorant. Mais rien que n’aurait pu signer Jeff Mills non plus. Mais que serait Kraftwerk sans ses ratés ? Ces remasterisations sont de très bonne facture. Un soin a été apporté aux voix, bien plus chaudes et expressives que sur les précédentes rééditions. Techno Pop, qui a enfin retrouvé son nom de jeune fille, hérite d’un titre supplémentaire : House Phone est en fait la face B de The Telephone Call qui se voit réduit de moitié… allez comprendre ! Et Conny Plank, longtemps oublié du tandem Schneider-Hütter (une façon de se démarquer de la scène allemande ?) retrouve enfin sa place dans les crédits de Autobahn. Sauf… que le rétroviseur a disparu. L’amateur tatillon se délectera de la recherche de ces détails qui ont leur importance. Enfin, à l’heure des rééditions mono, stereo et Dvd’s en tous genres, on n’aurait pas craché sur un disque supplémentaire livrant les versions de chaque Lp : anglaise, allemande, bien sûr, mais aussi espagnole (Techno Pop), voire française (Trans-Europe Express) ou japonaise (Computer World). En lieu et place, la version teutonne est vendue séparément. Car ces Germains sont aussi de redoutables hommes d’affaires qui savent faire fructifier leur prestige – on se souvient des 400 000 deutsche marks offerts pour un jingle de trente seconde lors de l’exposition universelle d’Hanovre, en 2000. Enfin, Kraftwerk, ce sont des rendez-vous manqués : Tour De France Soundtracks parut quelques semaines trop tard pour commémorer le centenaire de l’événement, les têtes pensantes ont refusé des collaborations avec David Bowie, Brian Eno et, euh, Michael Jackson.
À l’écoute de ce que Cluster et Eno ont enregistré, on ne peut que le regretter. Pourtant, cette tour d’ivoire confère un charme certain à la formation. Ainsi de ces robots désuets que l’on ovationne à tout rompre ; à l’heure des reformations tristounettes (Pixies, My Bloody Valentine…), ces humanoïdes questionnent. Et si nous n’applaudissions jamais que de ternes robots, des exécutants rejouant éternellement des partitions longuement préparées durant des heures en studio ? À cette question, pas ou peu de réponse : selon Ralf Hütter, le studio Kling-Klang, sis à Düsseldorf, est désormais transposable dans n’importe quel endroit du monde, grâce à la miniaturisation. C’est donc le fameux studio qui donne des concerts. Le récent départ de Florian Schneider n’a d’ailleurs pas mis un terme aux pérégrinations de la formation. Et Hütter de conclure sur son éventuel départ, qui ne changerait peut-être rien à l’entité Kraftwerk. Kraftwerk endless ?
Suivront trois Lp’s sous l’entité Kraftwerk, Kraftwerk(1970), Kraftwerk 2 (1972), et le plus polissé Ralf & Florian (1973). Jamais officiellement réédités. En 1974, Kraftwerk prend un beau virage avec Autobahn, longue ode aux autoroutes, invention germanique s’il en est. Entièrement réalisés au Moog, le démarrage caractéristique, et les bruits de trafic sont devenus mythiques. Porté par un single raccourci aux deux-tiers et un refrain wilsonien en diable, l’album est un succès. Le reste de l’œuvre ne diffère que peu des précédents travaux du tandem : quatre titres légers et déconstruits, au sein desquels Komentenmelodie 2 frappe par sa simplicité et son évidence. Autobahn incarne le chaînon manquant entre le Kraftwerk première période, pas encore dénué des improvisations krautrock ni des instruments traditionnels (la flûte, entre autres), et une nouvelle mouture, disciplinée, électronique et férocement conceptuelle. Moins d’un an plus tard, en octobre 1975, Kraftwerk quitte son statut de bonbon acidulé ouest-allemand pour rentrer définitivement dans l’Histoire. Des studios Kling-Klang jaillit Radio-Activity, ou comment une vieille radio des années 30 devient le monolithe noir pour des générations. Sombre, mélancolique et irradiante, l’œuvre s’intéresse au nucléaire, certes, mais aussi à la radio, tout simplement (Antenna). Non sans humour, d’un Geiger Counter qui fit croire à plus d’un auditeur que leur platine déconnait, à un jeu de mot facile (Ohm Sweet Ohm) en intitulé de l’une des plus belles conclusions d’albums qui soient. Au mitan des années 70, tandis que les mouvements anti-nucléaires battent leur plein, Kraftwerk ne prend pas position, mais acte : “It’s in the air, for you and me”.
Une position équivoque qui inspirera les punks en tout genre (souvenez-vous du collectif Bazooka) et qui sied parfaitement à la retenue légendaires des quatre de Düsseldorf, simples travailleurs du son, comme ils aiment à se définir. Glacial, Trans-Europe Express (1977) est une déclaration d’amour aux voix ferrées, un voyage immobile à la découverte de la Mitteleuropa, de Paris, et d’une déshumanisation volontaire (Showroom Dummies). TEE bénéficie d’un son cristallin, d’une épure exemplaire pour une Europe sans fin. Ironie du temps qui passe, il est impossible de réécouter aujourd’hui The Man-Machine (1978) sans penser à la chanson de Philippe Katerine, 78.2008. Kraftwerk évoque, avec l’ambiguité coutumière, une certaine idée du futur et l’alliance entre l’Homme et la Machine. The Robots mêle naïveté apparente (peu de textes, mélodie évidente) et étonnante complexité rythmique qui semble couler de source. Plus loin, on s’enfuit dans les étoiles avec Spacelab, unique échappée stellaire des musiciens à ce jour. Et l’on plonge également dans le passé continental : allusion à l’Allemand Fritz Lang (le village global de Metropolis), et pochette blanche, rouge et noire, inspirée du constructiviste El Lissitzky. Tube implacable, The Model, est la seule chanson du quatuor à évoquer le sort d’une femme. Mais un humain pas trop humain, au physique exceptionnel, payée pour marcher sur commande, et donner une image idéale de l’espèce. Un robot doué de raison, en quelque sorte.
En 1981, Computer World poursuit la réflexion sur la communication entamée avec TEE et (dans une moindre mesure) Autobahn. L’Arpanet était réservé aux militaires américain, l’Internet un vague espoir dans la tête de quelques illuminés, et le Minitel une blague pas encore racontée, mais Kraftwerk imagine les humains communiquant entre eux par écrans interposés, n’omettant ni mélancolie (Computer Love), ni jeu de mots (It’s More Fun To Compute). Avec des moyens modernes et cheap (calculette Casio et Dictée Magique), le quatuor avant-gardiste démontre que les outils sont à portée de chacun. Ne restent que l’imagination et le talent pour s’en servir. D’ailleurs, apparaissent une cohorte de formations synth-pop citant Kraftwerk en parrain (OMD, Depeche Mode). La boucle est bouclée ? Pas tout à fait. La Grande Boucle, la voici. En 1983, est publié un drôle de Ep, Tour De France. Un éloge du cyclisme, parachèvement de la mécanique humaine. De nombreuses légendes, parfois avérées, évoquent un Ralf Hütter délaissant le tour-bus pour rejoindre les salles de concert à vélo. Ce titre, à la mélodie huilée et à la technologie de précision, n’apparait pas sur Techno Pop, alors dénommée Electric Café1986). Un Lp aux contours flous, dénué d’idée motrice ou novatrice, mais aux sons über-travaillés. Citons Boing Boom Tschak, dont la rythmique vocale est un clin d’œil aux human beat boxers du hip hop naissant. Après ce dernier Lp, Kraftwerk ne donnera plus signe de vie, jusqu’en 1991. The Mix, florilège bancal qui évite l’écueil du Greatest Hits (The Model est soigneusement évité), réarrange quelques uns des titres, avec (parfois) plus d’impact et offre Radioactivity avec un message anti-nucléaire très clair – et perd un peu de son mystère. Le résultat, assez vain, s’écoute néanmoins avec un plaisir coupable.
Et Tour De France ? En 2003, le groupe signe Tour de France Soundtracks, périple au long cours qui englobe l’Ep mythique. Rien de déshonorant. Mais rien que n’aurait pu signer Jeff Mills non plus. Mais que serait Kraftwerk sans ses ratés ? Ces remasterisations sont de très bonne facture. Un soin a été apporté aux voix, bien plus chaudes et expressives que sur les précédentes rééditions. Techno Pop, qui a enfin retrouvé son nom de jeune fille, hérite d’un titre supplémentaire : House Phone est en fait la face B de The Telephone Call qui se voit réduit de moitié… allez comprendre ! Et Conny Plank, longtemps oublié du tandem Schneider-Hütter (une façon de se démarquer de la scène allemande ?) retrouve enfin sa place dans les crédits de Autobahn. Sauf… que le rétroviseur a disparu. L’amateur tatillon se délectera de la recherche de ces détails qui ont leur importance. Enfin, à l’heure des rééditions mono, stereo et Dvd’s en tous genres, on n’aurait pas craché sur un disque supplémentaire livrant les versions de chaque Lp : anglaise, allemande, bien sûr, mais aussi espagnole (Techno Pop), voire française (Trans-Europe Express) ou japonaise (Computer World). En lieu et place, la version teutonne est vendue séparément. Car ces Germains sont aussi de redoutables hommes d’affaires qui savent faire fructifier leur prestige – on se souvient des 400 000 deutsche marks offerts pour un jingle de trente seconde lors de l’exposition universelle d’Hanovre, en 2000. Enfin, Kraftwerk, ce sont des rendez-vous manqués : Tour De France Soundtracks parut quelques semaines trop tard pour commémorer le centenaire de l’événement, les têtes pensantes ont refusé des collaborations avec David Bowie, Brian Eno et, euh, Michael Jackson.
À l’écoute de ce que Cluster et Eno ont enregistré, on ne peut que le regretter. Pourtant, cette tour d’ivoire confère un charme certain à la formation. Ainsi de ces robots désuets que l’on ovationne à tout rompre ; à l’heure des reformations tristounettes (Pixies, My Bloody Valentine…), ces humanoïdes questionnent. Et si nous n’applaudissions jamais que de ternes robots, des exécutants rejouant éternellement des partitions longuement préparées durant des heures en studio ? À cette question, pas ou peu de réponse : selon Ralf Hütter, le studio Kling-Klang, sis à Düsseldorf, est désormais transposable dans n’importe quel endroit du monde, grâce à la miniaturisation. C’est donc le fameux studio qui donne des concerts. Le récent départ de Florian Schneider n’a d’ailleurs pas mis un terme aux pérégrinations de la formation. Et Hütter de conclure sur son éventuel départ, qui ne changerait peut-être rien à l’entité Kraftwerk. Kraftwerk endless ?
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