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Phrazes For The Young de Julian Casablancas

chronique d'album
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Inutile de chercher le MIDI à quatorze heures, Julian Casablancas devait ajouter sa voix nasillarde au chapitre de manière aussi singulière que les autres Strokes. Entre la pop solaire lo-fi de Bébert, le reggae raide de Nickel Eye et la néo-bossa de Little Joy, restait plus que l’électronique à dépouiller. Point de procès d’intention ici, l’homme croque sa madeleine avec sincérité, embarqué dans son Discovery tour à lui, qui vagabonde des plaines du folk traditionnel jusqu’au chemin étoilé des charts. Le musicien le plus mésestimé des Strokes, grand guitariste ignoré, dégobille tellement d’idées à la minute qu’il les a toutes fourrées sur son disque avec l’enthousiasme de sa jeunesse ragaillardie. Dans son autoportrait de Dorian Gray, Casablancas remue la bouillasse accrochée à son perf’ depuis huit ans ; son alcoolisme (Ludlow Street, chanson de marin moderne), son asociabilité (“I’ve never been good at shaking hands”) ; pour la regarder droit dans les yeux et lui mettre sa raclée.

Au passage, il y a comme une interrogation suscitée par la nouvelle peau de bébé de Casablancas : serait-il le premier rockeur dermatologiquement régressif ? De ce peeling musical, il émane en tout cas un plaisir contagieux, décomplexé, courageux. Le médiocre Glass culbute I Will Survive, le brillant Left & Right In The Dark se fait introduire par Denim. Meilleure saillie de Casablancas depuis des lustres, 11th Dimension retourne les tripes tout en flattant la croupe, îlot de perfection trônant crânement sur l’Atlantide qu’est ce premier album solo. Car comme chez les Strokes, il faut parfois plonger dans les eaux saumâtres avant d’y voir clair. Casablancas a toujours ce talent sinueux pour déconcerter à la première écoute et mieux renverser à la seconde. Dans le conclusif Tourist, le trop-plein stylistique, composite de piano western, de beat pastoral, de trompettes bouchées, de synthé OMD, de guitares doublées, fait d’abord écran à la magistrale composition mélodique qui se planque derrière.

Le trépidant Out Of The Blue s’insinue sans peine entre les côtes à coup de riffs épiques, se gonfle d’une énergie nouvelle à chaque mesure, sublimant la patte strokesienne d’un léger vernis synthétique, pour finalement s’envoler vers l’éternel. Quant à River Of Brakelights, c’est Babylone, magnifique et angoissante avec son pont suspendu, son bric-à-brac de guitares grunge et de frigidités electronica, qui se métamorphose en odyssée architecturale ferrugineuse sans fin. Plutôt que de vouvoyer ses vieilles connaissances, Julian Casablancas a préféré risquer de tutoyer le sublime, quitte à se prendre une veste. Pari réussi : son premier album vient d’accéder au club très fermé des chefs-d’œuvre en devenir, de ceux qu’on redécouvrira avec le temps.
Estelle Chardac
MAGIC RPM  #138
article extrait de :
MAGIC RPM #138 Commander ce numéro
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