En anglais ou en français, Jours déploie
avec prudence, du bout des lèvres, une énergie subtilement désespérée. Les
chansons sont plus soyeuses que sombres, et les basses pèsent doucement sur nos
nuques. Les instruments restent sur la réserve, délicats, inquiétants et
baudelairiens. Et il y a dans la voix de Clara Le Picard de multiples fêlures.
Mais elle porte aussi en elle toute la force de ceux qui ont toutes sortes de
cordes à leur arc. Clara est actrice, écrivain, scénographe. Elle a devant les
yeux, en permanence, les différents points de vue que lui confèrent ses diverses
activités. Le mixage de l’album place le chant au creux de l’oreille, il devient
la voix intérieure qui, tapie dans l’inconscient, attend l’heure du rêve, la
perte du contrôle, la fin de l’intellect rationnel. Clara change d’identité,
elle joue avec son timbre, ses intentions, elle est tour à tour infante
transparente, petite fille perturbée, ou adolescente fragile et fatale… Et quand
Frédéric Nevchehirlian la rejoint au micro, l’espace minuscule entre le texte et
nous s’ouvre comme une brèche. Il y est question d’animaux à apprivoiser, de
maison trop propre et bien rangée, de héros démodés, d’un rapport aigre-doux à
l’autre qui laisse un arrière-goût de manque. Cette pudeur des moyens fait
tonner le silence, déteindre la solitude et trembler de frustration. Alors,
quand tout éclate – la violence des guitares, la colère de la ligne de chant, la
gravité de la batterie –, nous sommes comme désarmés. On regarde une frêle jeune
fille boxer avec une rage surhumaine ses agresseurs imaginaires, dans l’air tout
autour. On observe par la fenêtre le voisin du septième étage parler tout seul,
tous les soirs depuis des années. À chaque fois, une certaine distance nous met
à l’abri, en nous permettant d’être le simple observateur de ces failles : à
travers, on aperçoit un univers qui n’existe pas. À moins que ? À moins qu’un
supplément de sensibilité et d’humanité ne nous pousse à chavirer.