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Au début était Sub Sub, projet de ces trois adolescents mancuniens, anciens copains de collège ayant fini par se retrouver extasiés sur les bancs de la Haçienda. Les années 90 viennent à peine de voir le jour, et Manchester est le centre du monde musical. Pour quelques mois encore. Mais ces gamins ne calculent pas. Ils se lancent à corps perdu, samplent sans vergogne, façonnent des rythmes house, et convainquent Rob Gretton, l’historique manager de Joy Division et New Order, de les signer sur son label Robs Records. Le second single, enregistré avec la chanteuse Melanie Williams, Ain’t No Use (Ain’t No Love) (1993), se transforme en hit halluciné. L’exemple parfait du cadeau empoisonné. Comme de bien entendu, plus jamais Sub Sub ne retrouvera le succès. Pire, il sombre peu à peu dans l’oubli, tout en continuant à triturer se machines jusqu’au moment où un incendie détruit, en 1995, son studio et efface toutes traces de ces années… Sauvés du gouffre par une assurance bienveillante, les garçons renouent alors avec un lointain passé indie, reprennent basse, guitare, batterie. Écrivent d’autres chansons, trouvent des acolytes de renom (Tricky pour Smoking Beagles, Bernard Sumner sur This Time I’m Not Wrong). Mais tout le monde s’en contrefout, exceptions faites d’une poignée d’excités, du fidèle Gretton et de labels portugais et australien… Alors, certains (la majorité) auraient remisé leurs bardas au placard, trouvé un job sérieux et continué à supporter chaque samedi Manchester City. Jimi et ses amis, eux, font partie de ceux pour qui la musique n’est pas un simple exutoire. Elle est une vocation. Une raison d’être. La seule fichue chose qu’ils se sentent capables de réaliser.
En 1998, quand sort le premier single de Doves, une ballade hantée et hypnotique du nom de The Cedar Room (publiée sur Casino, nouvelle structure imaginée par le groupe et l’indispensable Rob), seule l’identité a changé. Car la formation est la même (incapable de trouver le chanteur idoine, ils s’y collent tous les trois, Jimi plus souvent que les autres) et creuse les mêmes sillons mélodiques que les derniers enregistrements de sa précédente incarnation. C’est la révolution de velours (souterrain) pour ces jeunes hommes profitant du nouveau souffle d’une scène locale prête à relever le défi imposé par un glorieux passé – arme à double tranchant pour chaque aspirant : tétanisant ou galvanisant… Mais rien n’est simple. Même pour les plus tenaces. Copain avec le néophyte Badly Drawn Boy – qu’il accompagne sur scène ou en studio –, le trio est à nouveau frapper par le sort lorsqu’un beau jour de mai 1999, quelques jours à peine avant la sortie son troisième Ep, The Sea, il doit dire adieu à son principal allié Rob Gretton, terrassé par une crise cardiaque. Désormais, il n’a plus d’alternative. Il lui reste à jouer son va-tout. Prendre seul son destin en main et “quitter” son confort mancunien… Ce sont les cousins londoniens de Heavenly Recordings, label mené par deux mélomanes boulimiques et jamais rassasiés, qui vont alors prendre les Doves par la main pour les guider vers le sommet de charts britanniques – ce que personne n’aurait pu imaginer à ce moment précis de l’histoire.
Car de prime abord, ces gens-là n’avaient pas grand-chose pour eux : un chanteur principal à la voix peu assurée, des dégaines mal dégrossies, un charisme aux abonnés absents. Oui, mais… C’était oublié l’essentiel. Une écriture d’orfèvres que peu de formations de leur génération peuvent revendiquer. Une propension à trouver des arrangements d’une justesse renversante. Une faculté à composer des refrains d’une limpidité et d’une ferveur confondantes. Une facilité à toucher l’intimité de tout un chacun en suggérant des émotions universelles… On l’a déjà écrit. Mais qu’importe. Intiment lié à la ville qui l’a vu naître, Doves est peut-être le dernier grand groupe de notre époque. En quatre albums, Jimi, Jez et Andy ne se sont rien refusés, puisant aux racines d’une (northern) soul immortelle, d’un post-punk oblique, d’une pop concassée, d’un rock déviant. Multipliant les palettes sonores, jouant sur les textures, variant à l’envi les tonalités, ils ont ainsi signé quelques-unes des chansons les plus formidables du XXIe siècle – et bien plus, si affinités… Et c’est ce dont témoigne avec un élan stupéfiant The Places Between, dont la version deluxe se divise en deux CD et un DVD. Sur le premier disque, se trouvent bien sûr les singles ayant émaillé ce parcours singulier. Avec l’à-propos de ceux se sachant plus forts que le temps qui passe, la logique chronologique a été bafouée pour mieux dévoiler un univers captivant et insolite. Un univers où il est souvent question de romantisme exacerbé, comme sur l’implacable Here It Comes, habillé par quelques notes de piano nostalgique, un harmonica languissant et une mélodie d’une pureté absolue. Sur There Goes The Fear, Jimi et ses acolytes secouent le fantôme madchester avec un aplomb désarmant et finissent même par lui faire goûter à la samba, alors que Pounding dépoussière avec ferveur le dancefloor du Wigan Casino. Entre Frankie Valli et New Order, Doves a choisi de ne pas choisir. D’ailleurs, l’une de ses forces réside justement dans sa faculté à réussir grands écarts mélodiques et acrobaties rythmiques. Entre petites touches de mélancolie bleutée (The Man Who Told Everything, saluant de loin Ennio Morricone) et figures de rockabilly disloqué (Kingdom Of Rust, le genre de morceau dont Morrissey doit rêver chaque nuit), le trio soigne toujours ses arrangements (guitares stratifiées, cordes exaltées), façonne ses atmosphères singulières.
Il rêve de Stax en dévalant les rues obscures d’une Black & White Town à l’architecture rétrofuturiste, se rappelle son passé en infligeant un traitement électronique au vindicatif Jetstream, offre un une mélodie d’une clarté aveuglante sur un Catch The Sun fédérateur – une veine que le groupe explore à la perfection, comme en témoigne le nouveau et vibrant Andalucía. À la fois arrangeurs, songwriters et producteurs, ces trois-là peuvent bien flirter avec le psychédélisme à la Flaming Lips (Snowden,) ou se lancer dans une exploration néo-gothique évoquant And Also The Trees (renversante Sea Song), ils finissent toujours par imposer leur identité, leur touche, leur personnalité insaisissable. Et d’autant plus fascinante. Alors, comme le confirment sur le second Cd ces chansons “reléguées” en faces B ou gardées jusque-là dans des tiroirs fermés à clé (on a des sueurs froides en imaginant qu’on aurait pu ne jamais plonger dans le lyrisme ténébreux de Blue Water, composé en l’an 2000), ces trois individus d’une exemplaire normalité ont créé un univers musical d’une élégante complexité. Dont on n’est pas prêts de se lasser.
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