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Rééditions intégrales de Dominique A

chronique d'album
Il fallait bien attendre qu’une date anniversaire tombe pour se pencher sur le cas de celui qui, en lettres capitales, a transformé la chanson d’ici en dynamitant autant ses codes que ses vieilles manies. Cela fait donc vingt ans tout juste que Dominique A est apparu dans ce qui était alors un paysage hexagonal plutôt exsangue, où surnageait une poignée d’auteurs dans un flot mainstream de plus assourdissants. Mis à part Brigitte Fontaine, Étienne Daho, Alain Bashung, Manset, Christophe et Jean-Louis Murat, la liste est longue de tous ces squatteurs radiophoniques comme Francis Cabrel, Mylène Farmer, Fredericks Goldman Jones, Pascal Obispo qui accaparaient l’attention des médias en réduisant la création musicale au néant, à une simple affaire de démagogie, de décibels et de gros sous. Heureusement, il existait comme dans les pays anglo-saxons un réseau de labels indépendants qui offraient aux fans des Pixies et de New Order la possibilité de ne pas complètement désespérer de la production locale. À l’orée des années 90, au milieu de New Rose, Les Disques Du Soleil Et De L’Acier et Rosebud, Lithium et son fondateur Vincent Chauvier deviennent la pierre angulaire d’une “nouvelle scène française” qui doit beaucoup à l’esthétique do it yourself du mouvement punk. Débrouille économique, radicalité artistique, influences cinéphiliques et littéraires, fascination pour le post-punk de Joy Division et la new-wave française d’Elli & Jacno sont au goût du jour : c’est dans cette situation de dénuement et de passion que naît Un Disque Sourd (1991), sorti à 150 exemplaires sous la forme d’un vinyle avec sa pochette blanche, griffonnée au crayon de papier. Enregistré sur un 4-pistes dans la maison familiale à Nantes, il est pour la première fois réédité et la plupart des titres se retrouveront, à peine retouchés, sur La Fossette (1992), véritable acte de naissance de son auteur.

X-Ray Pop - Oh Oui J'aime !


Dans la lignée du minimalisme expérimental du duo tourangeau de X-Ray Pop, ce disque prétendument microscopique atomise tout sur son passage par l’incroyable force émotionnelle qu’il dégage. Conçu dans l’étoffe la plus diaphane qui soit, l’album impressionne toujours par sa fibre intimiste inouïe, par ses textures rugueuses et lo-fi où souffle, saturation, bruits d’eau, boîtes à rythmes à la peine, guitares claires et claviers brumeux dessinent un univers blême et autarcique, qui contient paradoxalement une palette de sensations extrêmement subtiles. La Fossette, c’est justement cette ridule sur le visage qui annonce autant un sourire de joie qu’une crispation ou un torrent de larmes. L’Un Dans L’Autre, Sous La Neige, Les Habitudes Se Perdent, La Folie Des Hommes, sans oublier le décisif Courage Des Oiseaux, sont autant de pages arrachées à un journal intime, où les intermittences du cœur se reflètent dans chaque saison qui passe. Et il y a, bien sûr, cette voix peu commune, à la lisière d’une androgynie pleinement assumée qui doit autant au lyrisme de Christophe qu’à celui de Barbara et qui remonterait même à des temps encore plus reculés, ceux de l’après-guerre. On mesure, avec vingt ans de recul, que ce chef-d’œuvre absolu ne peut pas vieillir parce qu’il a toujours été sans attache. Il semble même que Dominique A soit enfin réconcilié avec cet album culte, lui qui n’aimait plus être constamment associé au Courage Des Oiseaux, ce hit underground et parfaitement emblématique d’un style qui fera des émules. Ce qui apparaît déjà sur La Fossette, et que l’on retrouvera tout au long d’une carrière riche en retournements, c’est ce sens du détail, ce fourmillement d’idées qui donne une profondeur abyssale, un relief vertigineux à ce que d’autres n’ont pas : un style. On ne peut évoquer les débuts de Dominique A sans s’arrêter sur Philippe Katerine, autre chanteur d’exception qui émerge au même moment. Les Mariages Chinois (1992) creuse un sillon similaire avec ce sens de l’artisanat lettré et du quotidien épinglé, mais sur un mode plus solaire et burlesque. Dès lors, ces deux artistes opposés et complémentaires ne cesseront de se croiser et deviendront à leur insu les deux piliers d’une chanson française décomplexée tant sur le fond que sur la forme : libérés de la tutelle virile et destroy d’un Gainsbourg ainsi que de la Sainte Trinité Brel-Brassens-Ferré, nos deux hommes assument autant leur fragilité féconde que leur part de féminité.



Un an plus tard, Si Je Connais Harry (1993) marque déjà une première évolution remarquable dans les compositions qui adoptent partiellement le schéma couplet/refrain tout en conservant cet art exquis de la pop en chambre. Mal aimé par son auteur, ce second LP contient pourtant son lot de morceaux inoubliables, comme Chanson De La Ville Silencieuse, en duo avec sa compagne de l’époque Françoiz Breut, jusqu’au final déchirant de l’électrique Retour Au Calme. Mais l’album qui restera comme son plus grand succès, celui qui l’habillera d’un costume mal ajusté à ses désirs d’affranchissement, c’est assurément La Mémoire Neuve (1995) et son single Le Twenty-Two Bar qui, sur un air de rumba, se répand sur les ondes radiophoniques et propulse Dominique A sous le feu des projecteurs. L’apothéose médiatique culmine aux Victoires de la Musique 1996, où une prestation en direct se transforme en subtil coup d’éclat d’autant plus rare et inattendu qu’il faut toujours honorer une société du spectacle qui vous tend la main : “À la télévision française, je chantais/Je ne sais plus pour quoi c’était/En face de moi les gens dormaient/(…)/Même si le petit pont de bois s’écroulait/Les cocoricos s’élevaient/La chanson d’ici s’y croyait”, lance-t-il d’un air rageur. La consécration de La Mémoire Neuve et son autosabotage ne doivent pas occulter la belle amplitude pop de titres qui n’ont jamais autant joué de contrastes entre l’ombre et la lumière. Cette porte ouverte vers la reconnaissance, Dominique A la claque violemment pour ne pas se retrouver prisonnier d’une image figée. Outre les compositions pour Françoiz Breut, sa collaboration sur le superbe Le Phare (1998) de Yann Tiersen (la première d’une longue série) et L’Attirance (1998), un EP aérien, notre homme s’efface pendant quatre ans avant de revenir transfiguré avec Remué (1999), œuvre de déconstruction qui marque un retour à une radicalité formelle des plus intrigantes. Guitares poussées dans le rouge, atmosphère envoûtante et monochrome, voix atonale, tels sont les éléments d’un album atypique, orageux et… remuant qui creuse à sa manière les multiples tentatives de s’arracher aux émotions passées.

Alain Bashung - Le Dimanche À Tchernobyl


D’une densité impressionnante, cette quatrième étape discographique de tous les changements passe pourtant mal le cap de la scène, où le jeu de Dominique A, désormais chauve et tout de noir vêtu, semble de plus en plus crispé. Rien ne sera plus comme avant et il est temps de changer d’air. Produit par John Parish, entre autres producteur émérite de PJ Harvey, Auguri (2001) reprend des couleurs mélodiques et serpente entre lyrisme feutré, rythmique tendue et sensualité retrouvée (Antonia, Le Commerce De L’Eau, Pour La Peau, l’extraordinaire inédit Hôtel Bratthold). Si cette collaboration avec John Parish fut une réussite (deuxième meilleure vente de sa carrière), le travail de Jean Lamoot sur Tout Sera Comme Avant (2004) se révéla plus problématique. Fasciné par l’extraordinaire matière sonore qui peuplait LImprudence (2002) d’Alain Bashung, Dominique A s’est perdu dans une forme d’hommage où la magnificence des arrangements a eu l’effet pervers de noyer le propos, à quelques exceptions près (Revenir Au Monde, Le Fils D’Un Enfant, Les Éoliennes). Si L’Horizon (2006) est un beau disque monochrome inspiré par le Groënland et narre brillamment la vie de tournée (Dans Un Camion), La Musique (2009) aurait pu s’intituler Retrouvailles (pour reprendre un titre de Remué) tant il prend le contre-pied des déceptions passées. Galvanisé par le retour à un artisanat solitaire, Dominique A atteint sa plénitude, en renouant avec une verve poétique et émouvante (Immortels) qui fait écho à ses débuts, et clôt en beauté un cycle musical complexe, tout entier dédié au sens et à la valeur que l’on donne à la musique.

> L'intégrale rééditée de Dominique A en écoute sur Deezer.
Thomas Bartel
MAGIC RPM  #158

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