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Christophe,
l’homme dont les disques les plus renommés – Les Paradis Perdus (1973),
Les Mots Bleus (1975) – figurent parmi les rééditions les plus cheap du
monde discographique, lui dont même l’avant-dernier manifeste, le sublimement
dément Bevilacqua (1996) n’est même
plus disponible, annonce aujourd’hui une superproduction. Jamais à un paradoxe
près, sérieux comme le plaisir, encore déraisonnable et toujours fun, il n’a
pas oublié que la notion d’élégance implique un peu d’agacement. Quoi de mieux
approprié pour introduire Aimer Ce Que
Nous Sommes, dont le titre paraît emprunté à la filmographie de Zabou
Breitman, la réalisatrice de Se Souvenir
Des Belles Choses (2002), que la présence d’Isabelle Adjani pour un
monologue (Wo Wo Wo Wo) digne de
celui de Nathalie Baye en ouverture de Quelque
Chose De Tennessee (1985) de Johnny Hallyday ? Tricarde, légendaire et
depuis longtemps au-delà des quolibets, la diva nous ouvre les portes d’un
immense capharnaüm chic et rock’n’roll, où il fait bon vivre si on a du cœur,
s’il est bien accroché et si, comme le chanteur, on n’a pas trop la notion du
temps.
Soixante-dix-neuf minutes au cours desquelles Martin Rev écrase les
bottines de Paco de Lucia (Odore Di
Femina) et Richard Gotainer tire la barbichette de John Fante (“Tonight tonight tonight/T’as pas d’thune à
me prêter ?/Tonight tonight tonight /Emmener Mathilda danser ?”).
Le reste est feulements, soli de guitare ultraproduits, nappes synthétiques
antidatées, bandonéon et textes fragmentés qu’on attrape, perd et retrouve. Ils
divulguent toujours les mêmes histoires, davantage cryptées et pourtant de
mieux en mieux intelligibles. Le cliché, c’est son dada, pourrait-on dire de
cet amateur de collages, chien errant et homme sans âge, sale gosse à la voix
chevrotante et éternel contemplateur des automnes de l’amour. Là réside sa
capacité à nous étonner encore, puisque ce sont les morceaux les moins
engageants qui se révèlent les plus savoureux : un bout à bout des déclarations
du chanteur (baptisé Interview De…),
sorte d’interlude schizo typique d’un bonhomme qui conversait avec sa propre
marionnette en prologue à ses concerts en 2002, et une énumération par Daniel
Filipacchi du personnel ayant œuvré sur cet album aussi ample qu’effondré.
Dani
avait fait de même sur Tout Dépend
Du Contexte (2003), mais en usant de sa propre voix, ce qui concourait à la
monotonie. Filipacchi, lui, paraît venu d’ailleurs, ce qui est bien le comble.
Des tours comme celui-là, Christophe en a à revendre, et plutôt que d’imposer
une logique connue de lui seule pour l’ériger en concept discographique fumeux,
il nous fait partager sa folie de manière généreuse et naturelle. Les disques
tardifs et monstrueux ne manquent pas (Scott Walker, Alain Bashung…), mais
cette année, entre chien et loup, vous n’écouterez rien qui puisse ressembler à
ce patchwork. En marge ou à côté de la plaque, peu importe : filles,
anachronismes et bottines cirées ne mourront jamais.
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