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Attention : faille spatio-temporelle, rembobinage magique. “Listen to the sound that makes the world go round”, invitaient les premiers mots du premier album de Cardinal en 1994, sublime anomalie émergée de nulle part, à une époque qui n’avait que faire des arrangements baroques inspirés des années 60. Ce son, c’était celui d’une pop délicatement orchestrée autour de deux voix qui s’entendaient à merveille, en dépit d’histoires différentes : Richard Davies, Australien relocalisé sur la côte Est, avait fait ses premières armes électriques avec The Moles ; Eric Matthews, trompettiste de formation, élevé au soleil de la côte Ouest, se destinait à la composition classique. Le premier signe alors quasiment toutes les compositions que le second arrange avec une subtilité stupéfiante : guitares langoureuses, rythmiques mates, piano, cordes et trompette célestes hissent les chansons de Cardinal au panthéon de la pop moderne. Enfin, pas vraiment moderne. Intemporelle. Le monde s’est arrêté de tourner après ce disque, que l’on pensait à jamais figé pour l’éternité comme l’unique chef-d’œuvre d’un duo éphémère, un mythe confidentiel à l’usage de trentenaires nostalgiques. Richard Davies et Eric Matthews ont écrit la suite de l’histoire en pointillés, chacun de leur côté, avec des fortunes diverses et une foi qu’on a parfois sentie flancher au fil des ans. Ils disparaissent des cartes pop à plusieurs reprises, publient quelques chefs-d’œuvre épars, gagnent leur vie. Eric Matthews offre ses services de musicien de studio, Richard Davies devient avocat. Dix-huit ans après, ils sont de retour avec Hymns, et c’est sans doute l’une des reformations les plus émouvantes de l’histoire de la pop, l’une des plus évidentes aussi, dénuée d’autres enjeux que celui, énorme, d’être à la hauteur d’un album qui a compté dans la vie des gens.

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Quelques secondes à peine de Northern Soul en ouverture lèvent les possibles doutes : guitares et clavecin, une mélodie sublime portée par ces deux voix singulières, la magie de Cardinal est intacte. Elle imprègne dix chansons qui redonnent son plein sens au mot classicisme sans jamais tomber dans le pastiche des Beatles ou de Love. Épouser des formes classiques donne au tandem une grande liberté de mouvement, incarnée dans une écriture qui atteint des sommets d’élégance et de sensibilité. Hymns résonne comme une conversation féconde avec l’histoire de la pop, reprise après une longue interruption avec le même enthousiasme, la même foi. Et des arguments renouvelés. Car au-delà du style très marqué de Cardinal, on est véritablement frappé par la palette ouverte des orchestrations et des chansons. D’apparence monochrome et clouée au sol par une rythmique et des guitares épaisses, Carbolic Smoke Ball se colore différemment sous l’influence d’harmonies vocales et d’une trompette. Her est un midtempo idéal qui enroule délicatement des arrangements de cordes et cuivres autour d’une mélodie amoureuse quand Love Like Rain fait pleuvoir les guitares comme à Liverpool. On peut danser sur I Am A Roman Gypsy (rythmique trampoline et arrangements dignes du meilleur XTC) mais pas du tout sur l’invraisemblable General Hospital, glaçante plage immobile. Sur quelques accords de piano, Richard Davies y décrit l’effrayante dérive d’un patient dans un hôpital. Ses “nurse” théâtralement prononcés, doublés par la voix plus aigue d’Eric Matthews, restent longtemps en tête après que la chanson a rendu son dernier souffle. L’un et l’autre se taisent sur la belle Surviving Paris, classieuse et baroque procession instrumentale qu’on imagine volontiers prendre place dans des jardins à la française. L’inespéré deuxième LP de Cardinal se termine sur un hymne entêtant, guitares claires et trompette sonnant le rappel. Et cette phrase, ad libitum : “Living in your headphones”. Pour toujours, oui.
Vincent Théval
MAGIC RPM  #159

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