Notre histoire commence comme elles le devraient toute, au fond d'un lit, alors qu'un rayon de lune illumine les courbes callipyges d'un corps aimé qui sommeille. À quelques mètres de deux oreillers de plumes froissés, un piano laisse s'échapper une poignée de notes légères. Une musique de chambre désarmante de sensualité emplit lentement la chambre, tandis qu'une voix fragile s'élève, comme pour remercier l'hémisphère de son éclairage complice. La beauté de la scène ne tromperait personne et même le silence de la nuit ne s'offense de l'harmonie naissante qui vient le troubler. Un curieux phénomène se produit alors, qui voit le temps ouvrir une de ses fameuses brèches... Nous sommes en 1669 et Sir Isaac Newton s'apprête à révéler au monde sa théorie, révolutionnaire, de la composition de la lumière blanche. Cette même lumière qui, trois cents ans plus tard, continue de fasciner les âmes aimantes aux quatre coins de la planète et, désormais, les chansons de Bed. Gageons que le vieux bonhomme aurait apprécié l'hommage. C'est l'histoire d'un compositeur adepte du Velvet Underground (White Light/White Heat), Talk Talk, Sonic Youth et Ornette Coleman, l'histoire encore d'un multi-instrumentiste hors norme qui provoqua l'enthousiasme général en faisant se rencontrer Henry-David Thoreau et violoncelle, Arthur Miller et bandonéon, Walt Whitman et guitare électrique. Bed, autrement dit Benoît Burello, l'homme qui cachait son talent derrière un lit, ne fréquenta finalement jamais l'indifférence, lui qui, au contraire, parvint à convaincre le public lors de son passage aux incontournables Transmusicales de Rennes et le label Ici D'Ailleurs... (dont le patronyme colle à merveille à ses chansons) de poursuivre l'aventure esquissée sur ses premières maquettes. Il aura fallu plus d'une année de réclusion au musicien pour se débarrasser de toute trace de rock avant-gardiste, pour enfin parvenir à composer cette délicate succession de pièces acoustiques que l'on n'aurait osé imaginer voir le jour en nos terres (ces vieilles lunes qui nous tiennent parfois !). Mélopées insomniaques et pluvieuses, les dix chansons qui composent The Newton Plum ne souffrent que de rares rapprochements, la compagnie privilégiée des maîtres Mark Hollis et Robert Wyatt (celui de l'incontournable Rock Bottom). Toutes les références de l'ex-Rennais savamment digérées An Itch, clin d'oeil discret à la trompette du regretté Don Cherry , sont autant de touches parcimonieusement disposées au fil d'un disque éminemment atmosphérique et libertaire, libéré de tout carcan. Reposant sur le jeu feutré d'un piano inconsolable, çà et là réconforté par le violoncelle aux inflexions baroques de Guillaume Feyler, la musique de Bed, lointaine cousine de celle de Hood, voit les boiseries de ses instruments saluées par de chanceuses mains. Car pour fêter Sir Newton, Benoît Burello a su s'entourer : Colin Ozanne à la clarinette et Olivier Mellano (jadis croisé chez Miossec) au violon s'illustrent brillamment, tandis que Thierry Chompré et Jean-Michel Pirès se partagent les balais et cymbales d'une économe batterie. C'est (ici) d'ailleurs ce même élan de partage fidèle reflet de la dévotion portée par ces musiciens à leur musique qui lie Yann Louineau et Manuel Bienvenu à leurs guitares. Noctambules ébahis par la grâce des compositions de Burello, ces Moonlight, Rain On et The Lucky Hand nappées de claviers vaporeux et de grincements (de ressorts ?) à peine distingués, les sept musiciens se seront peu à peu abandonnés à elles. Très exactement comme nous aujourd'hui...