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L’hydre à deux têtes a finalement sorti sa carcasse des enfers. La collaboration entre Scott Walker et le groupe de Stephen O’Malley et Greg Anderson Sunn O))), aussi impressionnante soit-elle, aura pris tout le monde par surprise. De tous les éléments, on s’attendait à voir et à entendre beaucoup de vent et de feu, mais c’est pourtant la glace – sa formation, son érosion, sa fonte – qui domine. Des flocons de neige d’abord, car Brando, avec ses notes de guitares aigues et un Scott Engel en grande forme vocale, surprend par son aspect mélodieux avant que les congères ne reprennent leurs droits avec ces accords lourds entrecoupés de coups de fouets et de scansions synthétiques. Si l’on a suivi les récents développements des artistes en question, on a la sévère impression que c’est le vieux sage qui malmène la meute bruyante, la poussant à sortir de ses schémas établis – déjà particulièrement mis à mal sur Monoliths & Dimensions (2009), disque aventureux et génial s’il en est où Scott Walker fut invité mais il n’avait pas (encore) osé ou voulu répondre.

Herod 2014 part sur une base aussi lourde avant que la voix divine ne dérange le drone, et ainsi de suite jusqu’à ce que mort s’ensuive. Bull est le morceau le moins déstabilisant, vraie somme de ses côtés, malgré un riff d’attaque d’une clarté inédite. En revanche, Fetish tracasse et fracasse d’entrée de jeu en allant plutôt chercher des noises et moins de bruit mais plus de nerfs du côté de chez Swans. L’illumination quasi mystique et d’une noirceur rare s’achève sur une fausse berceuse puisque Lullaby est probablement la chose la plus humainement terrifiante et glaciale entendue depuis The Marble Index (1968) de Nico. Tordu, menaçant et pourtant d’un grand calme et d’une possible beauté, Soused, comme les enregistrements récents de Scott Walker, fruits d’un long processus de déclassement et de dépassement, aura ses détracteurs comme ses laudateurs. Avant d’en mesurer toutes les scories, les blessures et la terreur qu’il entraînera, assurons-nous bien qu’il est de notre temps, de notre monde, et qu’il est vraisemblablement, un magnifique disque d’apocalypse.



Etienne Greib
MAGIC RPM  #186

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