En kiosque actuellement Commander

Album oublié - 24/04/14 de Velvet Crush

interviews
Retour sur un grand disque jamais réédité avec l'album Teenage Symphonies To God des hommes de Providence (Rhode Island) Velvet Crush, paru en 1994 sur le label emblématique Creation.

LE CONTEXTE
Une poignée de mains – celle entre Bill Clinton et Boris Eltsine – occupe tout l’espace médiatique. Les silhouettes des deux hommes éclipsent ainsi un charnier immense et terrifiant au Rwanda. Pendant que l’Afrique est taillée à vif, le Mexique connaît deux déflagrations : l’irruption du volcan Popocatepetl et une crise financière retentissante. Alors que Bassel el-Assad, prétendant à la direction du régime en Syrie, trouve la mort dans un accident de voiture, c’est son jeune frère Bachar qui est propulsé sur le devant de la scène. Le destin ne fait pas toujours bien les choses. En Algérie, quatre moines sont assassinés dans leur monastère de Tizi-Ouzou. Prières interrompues. La France et l’Angleterre se serrent aussi la main lorsque le tunnel sous la Manche est inauguré. Pierre Péan provoque des remous dans la mare du passé en y jetant un gros pavé intitulé Une Jeunesse Française, un livre qui revient sur l’action de François Mitterrand sous le gouvernement de Vichy. La création musicale sait rester digne face à tant de mélancolie et de chaos. Daniel Johnston s’amuse avec la major Atlantic. Tim Buckley est revenu d’entre les morts grâce à son fils Jeff, une sublime et tragique histoire de transmission. Swell raconte et tisse le son de San Francisco alors que la brume et le soleil parcourent son incroyable 41. American Music Club dresse le même passionnant portrait de la ville. Pavement et Sebadoh nous offrent des classiques qui marqueront profondément le rock indépendant. Morrissey se révèle lui toujours aussi égotiste et signe son chef-d’œuvre. Une ville troublante, des revenants, un fou et un esthète anglais, voilà l’année 1994 bien accompagnée.

LE GROUPE
Champaign ! Dans l’Illinois. C’est la ville où se rencontrent deux étudiants, Paul Chastain (basse et chant) et Ric Menck (batterie et chant). Les jeunes gens vont de groupe en groupe et se forment à la musique de différentes manières, mais dès le départ, un seul état de fait compte plus que tout. Une passion pour un moment précis de l’histoire musicale américaine qui voit les années 50 mourir petit à petit et l’innocence du rock’n’roll avec. La musique rock prend alors une tournure pop et un “nabab de la jeunesse” (l’expression est de Tom Wolfe) nommé Phil Spector révolutionne cette culture populaire. Les jours de la symphonie adolescente commencent à cet instant-là. Basé à Chicago avec The Reverbs, Ric Menck fait la rencontre importante de Matthew Sweet. Nous sommes en 1984. Mitch Easter vient de produire l’énigmatique et sublime premier album de R.E.M., Murmur (1983). Avec Menck et Sweet, Mitch Easter forme une confrérie où l’on retrouve des conceptions musicales et esthétiques tournant autour des légendaires The Byrds. Ric Menck fonde également un label nommé Picture Book. Il inclut dans son catalogue le travail de son ami d’études Paul Chastain, le duo enregistrant sous différents noms comme Choo Choo Train ou The Springfields. Ces derniers signent au passage chez Sarah Records pour le marché européen. En 1986, sur une merveilleuse chanson comme Sunflower de The Springfields, on retrouve bien la passion de Menck et Chastain pour Gene Clark et ses Byrds. Un autre musicien entre ensuite en scène sous le pseudo d’Underhill. Il s’agit du guitariste de The White Sisters, qui est signé sur Picture Book – ce musicien s’appelle en fait Jeffrey Borchardt. Le trio Menck-Underhill-Chastain s’installe à Providence (Rhode Island). Providence et ses relents de vieille Angleterre, l’unique ville de H. P. Lovecraft. C’est donc baignés dans cette étrange atmosphère, partagés entre l’enthousiasme de la jeunesse et un décorum délicieusement passéiste que les trois jeunes gens créent Velvet Crush. Avec l’aide de Matthew Sweet, des enregistrements débutent dans l’appartement de ce dernier. In The Presence Of Greatness voit le jour en 1991. Un premier album de power pop magique où le groupe marie la valeur mélodique de Big Star à une fougue hard rock et une énergie punk. Comme Dinosaur Jr, The Posies ou The Lemonheads, Velvet Crush se tourne vers un éden fantasmé de la pop music, ce que faisaient déjà les Beach Boys de Brian Wilson. Une recherche de l’innocence perdue au travers d’un syncrétisme musical impressionnant – country, pop, hard rock, punk, toutes ces musiques qui peuvent nous permettre d’aborder la jeunesse comme un mythe. Teenage Symphonies To God.

L’ALBUM
Alan McGee, le patron de Creation Records, a signé Velvet Crush pour le premier LP. Trois années passent et le catalogue de Creation brille entre autres grâce à Oasis (pour la partie économique) et surtout Teenage Fanclub. Velvet Crush assure les premières parties des deux groupes avec naturellement plus d’appétence pour Teenage Fanclub, on peut le comprendre. En 1993, le grunge connaît un sérieux coup d’arrêt quand Kurt Cobain s’acoquine avec Scott Litt. Toute la violence du mouvement, ces saturations portées aux nues, étaient des effets de manche pour cacher une indécrottable fascination pour un certain classicisme pop. C’est donc dans les moments qui suivent le vacarme que Teenage Symphonies To God voit le jour. Caréné par son enthousiasme pour la mélodie et la culture populaire – les longs soli hard rock et la rythmique punk –, le disque n’est qu’un constat nostalgique de ce que fut la musique. Un rapport à la décadence et à la mort comme l’a été No Other (1974) de Gene Clark. Bien sûr, l’amertume et le dépit sont ici transfigurés par une énergie et une combativité qui ne traversent pas le somptueux caveau musical qu’est No Other – il faut dire que l’abattement était de mise concernant The Byrds à l’époque. Si l’intitulé Teenage Symphonies To God est une référence directe à Phil Spector et à God Only Knows des Beach Boys, My Blank Pages est un hommage instantané à Bob Dylan et aux Byrds (encore et toujours). Sur Why Not Your Baby, on s’en réfère à Big Star et à Alex Chilton. Au fil de l’écoute, l’album se révèle être un palimpseste musical. En effaçant les premières lignes, on entend la voix de ceux qui ne sont plus, d’une culture qui a cessé d’exister. C’est ce qui rend la musique de Velvet Crush merveilleuse, elle donne des allures contemporaines à un cadavre. Ce rapport vénéneux à la musique, ce poison des références et des mythes est instillé dans des compositions comme Hold Me Up et This Life Is Killing Me. Conservant une foi saugrenue en une jeunesse définitivement perdue, Velvet Crush signe des chansons belles à en mourir, virginales et saturées. Un excès d’allure qui revêt des atours de pose romantique dans une période – les années 90 – où l’industrie musicale ressuscite cyniquement des passés glorieux. À l’image de Teenage Fanclub, Velvet Crush compose selon un idéal, avec la conscience que rien ne sera plus comme avant. La formation ne fera jamais de la musique selon une mode rétro mais bien avec cet héroïsme qui forge les grandes œuvres.

LA SUITE
Signer sur une major – Epic en l’occurrence – n’est pas forcément la plus brillante des idées. Moyennement passionnés par une resucée de The Byrds, les patrons de l’industrie vont faire ce qu’ils ont toujours fait lorsqu’ils veulent se séparer d’encombrements : foutre le groupe en tournée et refuser les démos proposées. Une démarche sournoise qui achèvera Velvet Crush. En 1997, après une infâme agonie, la bande se sépare. Ric Menck part pour Los Angeles et devient un musicien de studio réputé. Paul Chastain retourne sur Champaign et Underhill vers Providence. Le temps passe et certaines passions musicales – Beachwood Sparks par exemple – réveillent les vieux démons. Chastain et Menck reforment Velvet Crush, travaillant sur des compositions qui reprennent les codes et les mélodies de la musique californienne. Si Heavy Changes (1998) et Free Expression (1999) sont encore des standards power pop où The Lemonheads et Superdrag figurent parmi les belles inspirations, on passe ensuite à la lente éclosion d’une musique qui doit beaucoup aux scènes de Los Angeles et San Francisco. Les albums Soft Sounds (2002) et Stereo Blues (2004) sont même le mélange parfait entre Pernice Brothers et Beachwood Sparks. Les grandes passions ne sont pas près de retourner à la poussière.
Lyonel Sasso
MAGIC RPM  #180

Les 20 derniers articles