En kiosque actuellement Commander

Dung 4 (Réédition) de Inspiral Carpets

chronique d'album
Une fois n’est pas coutume, commençons par convoquer des souvenirs personnels, histoire de situer l’importance de cette réédition des premières cassettes d’Inspiral Carpets sur l’échelle très subjective du relativisme nostalgique. Rappelons d’abord qu’à l’époque, entre 1989 et 1991, on a sans doute passé plus souvent à la machine à laver le fameux tee-shirt Inspiral Carpets avec la vache orné du mémorable slogan “cool as fuck” que l’on a consacré de temps à l’écoute intégrale et attentive de ces œuvrettes de jeunesse inégales. Pour pondérer cette entrée en matière un poil négative, insistons ensuite sur l’énorme capital de sympathie dont a toujours bénéficié le quintette mancunien bien après sa dissolution et précisons aussi que contrairement à beaucoup d’autres, ce fétiche vestimentaire adolescent a survécu dans un état de délavage avancé à tous les déménagements, tel un doudou de base. Il n’a été cédé que très récemment (au terme d’une cérémonie du deuil accomplie en bonne et due forme) à un neveu plus jeune et plus svelte capable de faire mieux honneur que votre serviteur à une taille M un peu cintrée. Un autre drame intime du vieillissement qui résonne comme un écho à la reformation annoncée et pas forcément prometteuse de ces anciennes gloires éphémères de la période la plus flamboyante du Madchester de la fin des années 80.



Une brève apogée pendant laquelle, entre la séparation de The Smiths et l’avènement des Stone Roses, l’ancienne cité industrielle décatie ressemblait à s’y méprendre au centre de l’univers pour les amateurs d’indie rock. Dans ce contexte particulier, Inspiral Carpets ne pouvait apparaître dès le départ que comme une formation de second rang. Un bon groupe à singles capable de fulgurances occasionnelles mais besogneux sur la longueur et donc relégué en deuxième division bien loin des leaders – Happy Mondays, The Stone Roses. Pourtant, cette réputation de suiveurs est largement injustifiée. Formé en 1986 par Graham Lambert (guitare) et Craig Gill (batterie) dans les faubourgs d’Oldham, Inspiral Carpets initie dès ses débuts une forme de retour au psychédélisme mâtinée d’énergie punk qui peut aisément être considérée comme la matrice du futur son de leur ville natale. C’est l’arrivée de l’organiste Clint Boon qui contribue à façonner le son si caractéristique d’Inspiral Carpets. Parfaitement intégré à la scène locale – il a déjà joué avec Mani et Ian Brown de The Stone Roses –, Boon apporte en outre aux Carpets les cadences aigrelettes du Farfisa qui constituent le principal élément distinctif de son identité musicale. En compagnie de Stephen Holt (chant) et David Swift (basse), le groupe peaufine une première série de compositions qu’il finit, air du temps et moyens limités obligent, par enregistrer en trois jours de décembre 1987 dans le home-studio aménagé par Lambert. Le tout est publié quasiment à compte d’auteur sous l’intitulé peu attractif de Dung 4. On y entend clairement l’influence envahissante du rock garage américain des années 60 – The Seeds ou The Electric Prunes – au point que la plupart des chansons originales résonnent ici comme autant de déclinaisons de la reprise de 96 Tears de Question Mark And The Mysterians. Elles possèdent néanmoins une énergie naïve et communicative qui amorce pour partie l’hybridation entre rock et dance que pousseront plus avant les Mondays et autres Charlatans dans les mois qui suivront.

Pour Inspiral Carpets, cette première étape marque paradoxalement un coup d’arrêt. Holt et Swift quittent en effet leurs compagnons d’armes quelques jours à peine après la fin de l’enregistrement. Pour les remplacer, les trois survivants organisent une série d’auditions à laquelle participe avec davantage d’enthousiasme que de compétence l’un des fans les plus fidèles du groupe, jeune aspirant chanteur déjà remarqué pour avoir assisté à tous les concerts de l’année 1987 alors qu’il avait la jambe dans le plâtre, et nommé… Noel Gallagher. Alors que le choix final se porte sur un autre candidat (Tom Hingley), les Carpets offrent en guise de lot de consolation au futur leader d’Oasis une place de roadie en chef, ainsi que, en référence à son abondante pilosité faciale, le surnom plus ou moins affectueux de “Monobrow”. La suite de l’histoire est plus accomplie sur le plan musical. Répartis de manière proportionnelle sur les quatre albums sortis entre 1990 et 1994 et fort bien rassemblés sur la compilation Cool As (2003) qui peut servir à la fois d’introduction et de résumé aux néophytes, les meilleurs titres confectionnés par la seconde mouture d’Inspiral Carpets possèdent une efficacité plus pop et mieux dégrossie que ces coups d’essais audacieux aujourd’hui exhumés. Il n’en demeure pas moins que ces derniers constituent avec le recul un document intéressant et pertinent qui permet de mieux cerner une étape loin d’être négligeable dans l’évolution du paysage musical d’une ville et d’une époque essentielles. Et qui s’use finalement moins vite que les tee-shirts.
Matthieu Grunfeld
MAGIC RPM  #182

Les 20 derniers articles